• Vanina Lanfranchi

L'INTERVIEW D'ERIC

Aller toujours plus loin, ce n’est pas qu’une question de kilomètres ! Il s’agit aussi de remettre en question régulièrement son équilibre professionnel. Éric s’est expatrié au Canada dans des conditions assez épiques il y a plus de 7 ans. Aujourd’hui il ose de plus en plus chambouler son équilibre professionnel, pour se rapprocher de ses envies.


La chaîne de questions.


Une des règles du jeu du blog est que l’invité(e) du jour répond à la question posée par l’invité(e) précédent(e).


Je transmets donc à Éric cette question :

« Quel est le plus grand défi que tu te sois donné ? ».


Sans hésiter, c’est être père !

Mais aussi quitter Paris pour Québec, avec son épouse enceinte de son premier enfant, et la pression familiale associée. 17 novembre 2013, concert de Tryo à l’Olympia. Le départ a lieu peu de temps après. Tout vendre, partir avec 4 valises, arriver en pleine nuit par - 35°, prendre un taxi dont le chauffeur démarre sa carrière le jour même, ne sait pas utiliser son GPS, et a un accent incroyable. Arriver enfin à la location, déneiger, entrer et prendre les clés dans le frigo, instruction du propriétaire ! 🇨🇦


Je pose à Éric la question rituelle :

Aujourd’hui, dans ta vie professionnelle, es-tu plutôt ?

A/ Sur une autoroute

B/ A un carrefour

C/ En train de tourner autour d’un rond-point sans savoir quelle sortie prendre

D/ En pleine étude de marché pour t’acheter un GPS


=> Réponse « C », plus précisément Éric a pris un carrefour qui l’a amené à un rond-point.


Aujourd’hui Éric a plusieurs sessions ouvertes dans son logiciel interne


Éric exerce deux activités professionnelles. Il travaille à l’Université de Laval en tant que Product Owner pour une application destinée à soutenir la recherche. Il est également massothérapeute et pratique notamment le massage Amma, selon une technique japonaise ancestrale.


Autant le massage est une pratique bien connue et facile à concevoir, autant le métier de Product Owner, beaucoup plus récent, peut soulever quelques interrogations. Le Product Owner est celui qui est responsable de la définition et de la conception d’un produit. Concevoir une application, pour Éric, c’est « dessiner, écrire, pour s’exprimer », sa fille en témoignera qui a vu Éric noircir de schémas un tableau au mur.


Aujourd’hui si Éric devait évaluer sa vie professionnelle dans son ensemble sur une échelle de 1 à 10, il donnerait une note de 5,5.


Éric conçoit des applications avec aisance. Essayons d’en déchiffrer le code avec lui.


Éric n’a pas souvenir d’avoir eu une vocation particulière étant enfant, ni pompier, ni médecin. Chevalier ? Pourquoi pas ! Pour résoudre des quêtes, sauver des princesses. Il retrouve ces dimensions dans sa vie professionnelle : la résolution de problèmes, mais aussi l’attention portée aux personnes de son équipe et le soin donné aux personnes massées.


Tout semble limpide et pourtant il faut savoir lire entre les lignes de code. Les questions à choix multiples qu’Éric rencontre sont fréquentes. Il y répond souvent en choisissant la facilité, plus précisément il va vers les domaines dans lesquels il a des facilités.


Après le bac Éric fait des études de finance, pendant lesquelles il a la chance de croiser le chemin d’un maître de stage au parcours incroyable ! Ancien manager au Crédit Lyonnais pendant « l’affaire Tapie », dirigeant son propre cabinet d’expertise financière le jour, artiste peintre pour le compte de l’Unesco la nuit, il a la particularité très novatrice à l’époque d’insérer des chartes éthiques dans les statuts des entreprises conseillées. Éric retient de ce stage une envie de faire de la finance un outil pour changer les choses. Il postule pendant 10 ans auprès de l’AFD, qui ne répondra jamais.


Éric entre sur le marché du travail de manière plus classique – audit – mise en conformité réglementaire (Sarbanes Oxley, Solvency 2, pour les intimes).


Le programme est bien rôdé. L’heure de la première montée de version arrive. Les paramètres sont multiples. Éric et sa femme prévoient une expatriation en Argentine, mais la crise économique les en empêche ; ils envisagent d’acheter un appartement à Montmartre, c’est au Canada qu’ils se retrouveront. La version augmentée du programme prend forme au Forum Emploi Québec auquel Éric accompagne son beau-frère pour le motiver. L’inscription au forum nécessite de postuler à des offres émises par des entreprises canadiennes. Éric décroche un travail au Canada, son beau-frère quant à lui partira finalement pour Londres. Et son épouse part enceinte et sans travail sur place. Le couple sortira vainqueur de cette épreuve, déjouant toutes les statistiques relatives à la pérennité des couples d’expatriés avec enfants en bas âge.


Grâce à cette montée de version, Éric parvient à travailler davantage dans la conception, la résolution de problèmes, des projets informatiques plus créatifs que l’audit et la gestion des risques financiers purs.


Au lycée Éric est déjà tenté par l’informatique mais les professeurs ne le trouvent « pas assez scientifique ». Il écoute, par facilité, pression de l’entourage, et se dirige vers la finance, « je suis bon pour ça sans trop travailler, sans apprendre par cœur, donc j’y vais ».


Avec l’aventure québécoise, Éric réalise de nombreuses missions à dominante informatique, il se forme beaucoup dans ce domaine, il apprend aussi à naviguer dans une culture de travail différente, ce qui demande une véritable gymnastique de l’esprit.


Revenons au tableau blanc sur lequel Éric griffonne. Nous y voyons en vrac un certain goût pour la facilité, une propension à jouer de ses facilités en tout cas, un souhait de ne pas aller à l’encontre de son entourage, contrebalancé par cette envie de créer, de résoudre des problèmes, de ne pas s’ennuyer, sans toutefois pouvoir parler de vocation. Éric n’éprouve pas réellement de passion pour la finance ou l’informatique. Il met ses talents au service de grandes causes telles que la santé ou la recherche, mais ce sont finalement les passions et vocations des autres qu’il sert.


Éric en route vers un changement de paradigme, l’invention de son propre langage


Si Éric inventait son propre langage, il ne serait plus informatique mais ostéopathique.


Avant même de l’inventer, il s’agit de le redécouvrir. Éric en a déjà tous les fondamentaux en main. « Depuis tout gamin, j’ai massé les membres de ma famille, mes amis, qui me disaient que j’avais loupé ma vocation ».

Le massage pour Éric c’est « faire du bien aux gens. Au masseur aussi, même si c’est éprouvant. Le massage plonge le masseur dans l’instant présent, c’est une sorte de méditation, par le contact, la présence, l’écoute de ce qu’il touche. »


En parallèle de sa carrière en finance, Éric ayant réussi des concours d’entrée à plusieurs écoles d’ostéopathie, il envisage de profiter d’une période de chômage pour se former. Il laisse finalement de côté ce projet et ne débute pas ce cursus, mais se résout, probablement sous l’influence de sa mère, à appréhender ses choix professionnels sous l’angle de la gestion des risques et de la peur.


Puis Éric prend l’habitude de toujours faire un pas de côté par rapport à sa carrière principale en approfondissant de multiples centres d’intérêt (MOOC, développement de jeux vidéo, Auxiliaire de recherche pour l'Unité Mixte de Recherche en Sciences Urbaines …). Cela parvient à assouvir en partie sa curiosité.


Il y a quelques temps, Éric traverse une zone de turbulences intenses. Il vit une période de deuils, il doit subir les méfaits d’une personne toxique au travail, où il entre dans un engrenage complexe et nuisible. Sa compagne l’oblige à consulter un médecin, qui l’arrête trois mois. Il consulte aussi psychologue et conseillère d’orientation. Bilan : Éric a « besoin de sens, d’aider les gens, d’avoir un impact direct sur ce qu’il crée ». Il veut être ostéopathe ! Il n’y a pas d’école à Québec alors il réfléchit à des plans B. Il choisit de pratiquer la massothérapie dans un premier temps, ce qui lui permettra de développer son sens du toucher.


Les hasards de la vie font qu’en juillet 2020 Éric assiste à une conférence donnée par une ostéopathe. Envieux, il regarde une énième fois s’il existe une école à Québec. Une nouvelle école a ouvert ! Éric écrit, obtient une réponse le lendemain, puis un rendez-vous. Il va pouvoir valider certains cours grâce à des équivalences avec le cursus de massothérapie. Il devra étudier et valider les autres à raison de 8 heures par semaine, sans compter le travail personnel. Eric se lance fin août 2020. « C’est très intense, mais vraiment super ! ».


Souvenez-vous du carrefour puis du rond-point décrits par Éric en début d’interview. Il a passé un carrefour, au sens où il a choisi de s’inscrire à cette formation, enfin ! Aujourd’hui il est au rond-point, car cette formation est longue, très exigeante, surtout avec une famille et un travail à côté. « Est-ce que tout ceci en vaut vraiment la peine ? ». En même temps, si tout fonctionne, dans cinq ans Éric est persuadé de se sentir en accord avec toutes ses valeurs, fier de lui, détaché des paradoxes. De plus, il ne risque pas de s’ennuyer dans cette voie pendant les quelques années à venir. Or, s’il s’ennuie trop dans son travail, il déprime.


A très court terme, Éric va s’écouter davantage, apprendre à observer ses limites physiques, ne pas s’épuiser. Mettre toutes les chances de son côté pour réussir à finaliser ses études passe aussi par le fait de savoir se poser, s’arrêter, séquencer, prendre des congés pour réviser par exemple.


L’état d’esprit canadien correspond finalement assez bien avec ces nouvelles résolutions et le nouveau paradigme qu’Éric construit. Depuis son arrivée au Québec, qui coïncide avec sa paternité, Éric se sent plus fort, plus affirmé. La pression du chômage et la pression familiale sont moins présentes qu’en France. Le rêve américain déteint sur son voisin canadien : « Tout est possible. En France, c’est d’abord NON mais ; au Québec OUI mais. Il y a moins de jugements, de barrières, plus d’opportunités ». Éric précise qu’il est loin de tomber dans les clichés du « France bashing » mais que ce climat canadien convient parfaitement à ses envies : « Être plus travailleur dans les domaines qu’il aime, se permettre de rêver, mais pas en s’enfermant dans des séries, des jeux vidéo, des jeux de rôles, des BDs, plutôt en agissant pour faire en sorte que le rêve devienne réalité. »


Ce rêve en passe de devenir réalité passe aussi par des petits ajustements du quotidien : « Mieux valoriser le temps passé en famille, relativiser voire diminuer le temps de travail, moins s’énerver, être moins fatigué ».


Globalement, si Éric avait le pouvoir d’ajouter un élément à sa situation actuelle pour l’améliorer, ce serait « du temps, Tabarnak, et de l’énergie, les deux étant liés », pour gérer de front le cursus, sa transition professionnelle, sa famille, son couple, la maison…


Éric a déjà des pistes pour cela : il laisse la clientèle en massothérapie venir à lui sans vraiment prospecter, il essaie de moins s’investir dans son travail « principal », physiquement mais surtout émotionnellement, il répond à des annonces pour être consultant trois jours par semaine à son compte, à salaire équivalent, et se dégager du temps pour sa formation.


Son souhait pour l’avenir, c’est « Finir son cursus, que sa transformation professionnelle soit actée, se dire qu’il a réussi, se concentrer sur sa nouvelle activité et gagner ainsi du temps personnel ».


Les besoins d’Éric pour accomplir cette quête : « Sa famille, un oreiller ».


Éric a aussi une boussole. Celle de tous les aventuriers indique le Nord. Et celle d’Éric, qu’indique-t-elle ? Autrement dit : quelle est la valeur fondamentale à laquelle il ne veut absolument pas déroger ?

Éric est tout à fait à l’aise avec une boussole qui indique le Nord, en parfaite adéquation avec « son côté viking », mais la valeur à laquelle il ne veut PLUS déroger, c’est « être lui-même, être vrai ».


Nous nous donnons rendez-vous à la rentrée scolaire 2021, pour prendre le pouls et échanger avec Éric sur cette première année d’études et son niveau de motivation. Vous serez là ?


Et pour finir : 1 mot, 1 photo


Si Éric laissait un message sur une feuille d’érable pour les prochains voyageurs, il écrirait dessus « N’aies pas peur, fais ce pas, avance, la chaîne de la peur doit être cassée. Fais confiance à ton intuition. Mieux vaut être aimé pour ce qu’on est que pour ce qu’on n’est pas. Fuck la peur ! ».



L’image qui inspire Éric : un beau voilier ! Éric rêve de faire un tour de Méditerranée à la voile. Il a appris à naviguer pour ses 40 ans, comme une bouffée d’oxygène. Avec ce voilier, il peut naviguer par tous les temps. Après la tempête vient le beau temps, et pourvu que les vents soient cléments.

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